Coup de ♡
ENTREE EN MATIERE
Les pays est un livre sur les passages. D'abord, le passage de l'enfance à l'âge adulte expérimenté par la protagoniste principale de l'ouvrage, Claire. Ensuite, le passage du monde rural de son enfance à un monde citadin au coeur de la capitale où elle étudie les lettres classiques. Enfin, le passage du temps et les bouleversements qui l'accompagnent, un fil directeur pour ce livre en trois parties qui m'a tant touchée et dont j'aimerais vous parler.
UN LIVRE EN TROIS MOMENTS CLEFS
L'une des particularités du livre est sa structure ternaire. Le premier moment de la narration se tient durant l'enfance de Claire, alors que ses parents se rendent à Paris pour y voir des amis de longue date. C'est la première rencontre de l'enfant élevée à la campagne avec l'effervescence urbaine, mais le focus est fait davantage sur ses parents et le décalage entre leur quotidien au sein de l'exploitation agricole, et le rythme parisien qu'ils découvrent le temps d'un weekend. Le deuxième moment du livre, le plus long sans doute, nous ramène à une Claire qui a grandi et étudie à présent les lettres classiques sur les bancs de la Sorbonne. Est-ce l'effet du confinement ou bien les similitudes avec ma propre vie d'étudiante parisienne ? Le fait est que ce deuxième temps de la narration a suscité en moi nostalgie et douceur. On suit Claire partout, dans sa laverie du treizième arrondissement, sur les bancs de son université, dans le jardin délicat de son professeur de grec ou de son amie Lucie et derrière le guichet de banque où elle passe son été. Le troisième et dernier moment de ce livre nous présente à une Claire vieillie de vingt années encore, que son père et son neveu rejoignent à Paris le temps d'un séjour. Formant une boucle et créant un effet de parallèle, la structure narrative de ce livre contribue à le rendre émouvant. Bien que non autobiographique, on retrouve en filigrane des éléments de la vie de l'autrice Marie-Hélène Lafon, élevée dans le Cantal avant de gagner la capitale pour faire ses lettres. Récompensée par un Renaudot, Lafon nous surprend par une plume nerveuse et humaine qui se transforme à mesure que Claire grandit. C'est l'un des points principaux de cet ouvrage à présent, et ce qui le rend aussi unique à mon sens : dans le premier temps du récit, le style de l'auteur est presque saccadé et fait écho à l'effervescence qui anime les provinciaux débarquant sur la capitale. Le second temps du récit est porté à son tour par une plume virevoltante qui accentue toujours le décalage entre monde rural et monde urbain, mais plus paisible toutefois, à l'image du rythme de la vie de Claire qui se fait de plus en plus à cet exode rural. Enfin, le dernier temps du roman nous fait côtoyer une Claire pleinement parisienne désormais, et son père touchant et dépassé qui s'étonne de tout et se réjouit d'un rien. La plume y est plus tendre encore, le rythme de narration et l'emploi des mots bien moins nerveux qu'en début d'ouvrage. On y sent la maturité des protagonistes et l'empreinte du temps qui s'écoule, brillamment rendus par une autrice au talent indéniable.
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"On resterait partis quatre jours. (...) On prendrait le train à Neussargues, un train direct, sans changement jusqu'à Paris. Changer eût été difficile, voire exorbitant, ou périlleux ; à trois, on n'aurait pas su au juste où aller dans la gare de Clermont que l'on ne connaissait pas, où il aurait fallu prendre un souterrain, monter et descendre des escaliers, repérer un quai, en traînant les bagages, sans rien oublier sans rien perdre, surtout le gros sac bleu du père où étaient les cadeaux pour les amis, fromages, de deux sortes, cantal et saint-nectaire, et cochon maison, boudin terrine rôti saucisses, de quoi nourrir cinq personnes pendant quatre jours et plus." (page 16)
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LE PASSAGE DE L'ENFANCE A L'ÂGE ADULTE
Claire est un personnage doux et reposant, de ces héros au coeur simple dont le livre met en valeur des traits passés inaperçus dans le monde réel. On la suit enfant au premier tiers du livre, la devinant plus que la voyant évoluer. Le deuxième tiers nous la dévoile en pleine lumière : une élève studieuse et appliquée depuis le plus jeune âge qui use son pantalon (rouge, c'est la dernière mode et elle l'a achetée toute fière le jour où elle a su qu'elle validait son année) sur les bancs de la Sorbonne. Ses pérégrinations parisiennes sont vraiment sublimées par la plume unique de Lafon qui nous entraîne dans son sillage auprès de ses amis, de ses professeurs et de ses collègues employés de banque durant tout le temps de ses études parisiennes. Le dernier tiers du livre nous la fait redécouvrir plus sereine et affirmée, mais toujours dotée de ce caractère doux et décidé à la fois. Et là voilà qui s'efface tendrement derrière un neveu jeune incarnant une génération nouvelle, dégourdi dans la gare et curieux dans les musées, et son grand-père gentiment bourru et vieilli dont le portrait m'a émue. Sans jamais l'évoquer de plein fouet, cette tranche de vie narrée par Lafon nous rappelle que le temps passe et nous renvoie à nous-mêmes, nos vies, notre enfance passée et notre avenir qui se profile. Lecteur, j'ai été touchée en plein coeur par les descriptions de pans de vie simples et familiers : les révisions jusqu'à n'en plus pouvoir, les échanges culturels et les enseignants passionnants, les emplois saisonniers sans prétention et pourtant propices aux plus belles rencontres, et même cette famille bonne et simple à qui la grand-ville fait perdre tout repère. Si je devais conseiller ce livre, ce serait pour cela, un rythme lent et descriptif, une fresque d'époque aux détails minutieusement rapportés.
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"On n'avait pas pu finir les histoires, ni celle du père, ni celle du mariage du frère dans la neige d'avril au Puy-en-Velay avec les essaims de prêtres en chasubles riches et le vieil évêque minuscule ; le cours reprenait, les fortes odeurs de cake et de camembert mêlées avaient flotté un moment autour des arguties latines. Après le cours, elles avaient descendu ensemble la rue Soufflot vers la Seine, elles avaient eu à se dire, sans chercher. Lucie devait passer chez elle, dans l'île Saint-Louis, récupérer ses affaires pour les deux heures de danse de l'après-midi ; Claire prenait un bus, le 47, pour rentrer dans le treizième, à la porte d'Italie, où elle avait sa chambre. Le lendemain, c'était version latine et ancien français, on se retrouverait, on continuerait, ça commençait." (page 47)
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LE DECALAGE ENTRE LA VILLE ET LA CAMPAGNE
Les pays est un terme employé pour désigner la région d'enfance d'un individu né dans le monde rural. Claire a pour pays le Cantal, et pour ville d'adoption la capitale. Ce passage de la campagne à la ville est matérialisé dans tout le livre par l'ébahissement de ses parents, l'adaptation de leur fille au cours de ses études, et enfin le décalage entre les deux alors que le père a rejoint sa terre et sa fille l'a quittée. Sans se doter d'une visée sociale, j'ai apprécié que Lafon évoque la difficile entrée dans la mondialisation du domaine agricole, toujours pressé entre des exigences de rentabilité et des coûts élevés pour l'achat de machines toujours plus performantes. Les parents de Claire n'en sont que plus touchants, et il y'a quelque chose de beau à les voir parler de chez eux, à lire leur candeur presque enfantine lorsqu'ils arrivent à Paris pour la première fois, émoustillés du voyage et éreintés à la fois. Le contraste entre la vie urbaine et la vie campagnarde n'est pas au centre de l'ouvrage mais il en imprègne chaque page à petites touches délicates : une allusion par-ci, un collègue de travail aux origines rurales par là, une enfance qui ne quitte pas la narratrice alors que nous découvrons Paris sous ses yeux nouveaux. Ce qui semble banal aux urbains est alors magnifié, analysé, contemplé, et l'on se retrouve à porter sur sa ville un regard presque neuf - celui de Claire. Pour des raisons toutes personnelles, j'ai renoué avec une partie de moi longtemps mise sous le boisseau par cette lecture pétrie de tendresse. J'en suis fort reconnaissante à l'autrice.
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"Le cours des choses s'était emballé, le monde s'était élargi ; le père n'eût pas su dire pourquoi ni comment mais il mesurait la distance parcourue à l'étonnement de cet unique petit-fils devant des faits et des situations qui avaient toujours relevé pour lui de l'ordinaire le plus éprouvé. La perplexité de l'enfant le prenait au dépourvu, le saisissait au détour d'une conversation, et il avait alors besoin d'un temps d'accommodement pour opérer la jonction entre la question et la remarque du garçon et ce qui avait été, ne serait plus, et n'en finissait pas de finir à bas bruit dans les bourgs et les hameaux de plus en plus exsangues où s'obstinaient à vivre les hommes comme lui, tandis que les fils et les filles qu'ils avaient élevés, faute de savoir faire autrement, dans l'ordre ancien des choses, inventaient à Clermont-Ferrand, à Lyon, à Toulouse, à Paris ou plus loin encore des existences que leurs parents n'imaginaient pas." (page 123)
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L'INEXORABLE ECOULEMENT DU TEMPS
Au-delà du seul thème de la maturité et de l'âge, ce récit nous invite à porter sur la vie, la vieillesse et l'écoulement du temps un regard tendre et doux. Ce qui nous semble évident n'est en fait que le produit d'une société nouvelle et renouvelée par les flux incessants de la mondialisation. Les pays rend un fort émouvant témoignage sur une ère presque révolue et pourtant pas si lointaine, et cet hommage touchant nous invite à l'humilité. Il y a même quelque chose de cathartique dans la lecture que j'ai faite du roman de Lafon, un apaisement que l'effervescence urbaine ne saurait nous donner, une réassurance tranquille face à l'urgence du monde. Ne t'inquiète pas, ma grande, les saisons se déroulent et la nature continue de vivre alors tout ira bien. Le personnage de Claire, plongée dans ses études, pressée d'échéances et portant sur son avenir un regard incertain, n'est-ce pas un peu nous, étudiants de la génération X, Y ou peut-être Z, animés de combats idéaux et bousculés par les craintes inhérentes à la jeunesse en quête de travail dans un monde fatigué et très plein ? Je suis ressortie du livre dotée d'un regard plus serein et plus lucide : vraiment, ce livre nous agrandit le coeur et nous remue l'âme en un flot de vie, de douceur, de nostalgie et de joie. A lire et à offrir.
Un livre qui agrandit le cœur et remue l'âme... Quelle conclusion !
RépondreSupprimerComment ne pas le noter après une telle conclusion ?
Merci beaucoup chère Wyndirella ! J'espère avoir ton retour lorsque tu l'auras lu :)
SupprimerBien à toi
Très belle chronique, je note ce titre !
RépondreSupprimerBonne journée !
Merci beaucoup ! Au plaisir de te lire :)
SupprimerBelle journée également !
Malgré le fait de penser qu'il ne me plairait pas, au premier abord... Me voilà bien curieuse : j'ai envie de le lire ! :D
RépondreSupprimerOooh que je suis contente ! :D Cette chronique a fait son travail hihi. Non en vrai si tu le lis j'espère avoir ton avis ! Bisettes
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