Chers lecteurs, je reviens avec l’envie de vous parler d’une découverte intéressante. J’ai eu l’occasion de lire Ce qui fait battre nos cœurs, un livre en tête de gondole emprunté à la bibliothèque et que j’ai pris du temps à ouvrir. Il ne s’agit pas d’un coup de cœur, mais on doit lui reconnaître un sens du suspense qui le rend accrocheur, ainsi qu’une approche originale et maîtrisée de son sujet.
L’intrigue se situe dans un monde vieux de quelques années de plus que le nôtre, dans lequel les techniques médicales se sont améliorées au point de permettre plus largement la greffe d’organes artificiels en remplacement d’organes originaux défectueux. Seulement, les modèles les plus perfectionnés sont aussi les plus onéreux et sont développés par une société en situation de monopole, Organic. A l’inverse, la Sécurité sociale donne accès à des organes artificiels de moindre qualité, souvent réutilisés et présentant des aléas de fonctionnement qui mettent en péril la vie des greffés.
Au fil des pages, nous rencontrons quatre protagonistes aux histoires personnelles sans relation apparente entre elles. Maria est une jeune ingénieure brillante qui vit chez son oncle depuis l’accident de voiture qui l’a privée de ses parents et de sa main, Esteban prend soin de sa petite sœur dont le cœur défaillant a été remplacé par un modèle bas de gamme, Leïla est connue pour avoir bénéficié de multiples transplantations d’organes qui font d’elles la personne la plus modifiée du monde, et Noah est un jeune homme solitaire présenté comme séduisant mais très énigmatique. Rapidement, les quatre trames se mêlent : désespéré d’aider sa sœur dont le cœur faiblit de plus en plus rapidement, Esteban prend en otage Noah et Leïla. Tous trois sont rapidement rejoints par une jeune fille en fuite, Maria.
Alors que la prise d’otages gagne en visibilité médiatique, Esteban fait connaître sa revendication : un cœur de qualité pour sa sœur en échange de la restitution de ses otages. Rapidement, la machine s’emballe. Les réseaux sociaux sont pris d’assaut par des soutiens inattendus à Esteban tandis les forces de l’ordre semblent dépassées par les évènements…
La grande force du livre de Florence Hinckle est de s’emparer d’un sujet aussi vaste et actuel que le transhumanisme, et l’exposer sous des lumières croisées qui en révèlent toutes les nuances. L’intrigue est alors un habile prétexte pour découvrir plusieurs conceptions du transhumanisme. Entre deux chapitres qui font avancer l’intrigue, des spécialistes de la question sont invités pour donner leur avis sur le fond des revendications d’Esteban : dans quelles limites et à quelles conditions faut-il améliorer les corps ?
On a donc un habile mélange de deux temporalités au sein du récit. D’abord, le rythme rapide de la prise d’otages qui se mue progressivement en virée aux allures de road trip. Ensuite, le rythme plus lent de la réflexion posée par les philosophes, scientifiques et parties intéressées sur la question des conditions d’octroi de la greffe d’organes et de la modification du corps humain à l’aide de la technologie. C’est à mon sens ce qui fait de cet ouvrage une réussite. En happant le lecteur, il est vif, incisif et plaisant à lire (voire dévorer). Mais en ne délaissant pas le fond au profit de l’intrigue, il nous permet de nous interroger sur un thème qui sera de plus en plus prégnant dans les décennies à venir.
La question du transhumanisme n’est pas seulement le passe-temps d’ingénieurs fous qui, pour citer le philosophe français René Descartes, se rendraient « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode). Jouer aux petits dieux ne relève donc pas uniquement d’un hubris mal placé, mais s’inscrit aussi dans la démarche louable de guérir les corps défaillants. C’est d’ailleurs ce qui fait la difficulté de ce sujet : le principe et l’intention sont bons, mais ils soulèvent un tel risque d’injustices entre les riches et les pauvres, qu’une réflexion est indispensable pour l’encadrer.
La question du contrôle de la technique au service de la médecine est ainsi traitée sous plusieurs angles. Faut-il laisser la possibilité de dépasser les capacités humaines naturelles ou bien les organes et les prothèses doivent-ils imiter sans surpasser ? Quel est le coût d’une vie, lorsque cette dernière est suspendue à un organe que l’on ne peut pas s’offrir ? De manière annexe, l’autrice démontre combien la puissance du collectif peut faire avancer une cause. En effet, Esteban et sa sœur ne sont pas un cas isolé, et l’action coup de poing du jeune homme est tant un brûlot pour le pouvoir exécutif qu’une lumière d’espoir pour les citoyens les plus précaires.
Sans se transformer en thèse de doctorat sur le sujet, le livre est riche d’informations précises et habilement distillées dans l’intrigue. On saluera donc le tour de force de l’autrice, qui parvient à marquer des points tant sur le terrain du récit en lui-même, que sur celui de la connaissance de son sujet. Tour à tour, on réfléchit et on est surpris. L’épilogue achève le récit avec un certain cynisme, qui a le mérite de ne pas faire basculer le livre dans la guimauve mais qui reste néanmoins peu nuancé. Cependant, compte tenu de sa saveur particulière qui me reste en tête depuis que je l’ai reposé, je ne peux que vous recommander de le découvrir et le lire.
Ce qui fait battre nos cœurs, Florence Hinckel, 2019, éditions Syros, 18 euros.
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